FENETRE SUR LA COUR B

Blog de philosophie d'Evelyne Buissiere, professeur en classes préparatoires. PHOTOS : Maison de Spinoza, Rijnsburg (Pays-Bas)

Le nouveau livret sur la laïcité et le rapport science/religion.

4 Commentaires

                Le nouveau livret sur la laïcité adressé par le ministère de l’Education nationale aux enseignants leur demande explicitement « d’éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique. Dans les disciplines scientifiques (SVT, physique-chimie, etc.) il est essentiel de refuser d’établir une supériorité de l’un sur l’autre comme de les mettre à égalité ».

              Dans son ouvrage Qu’est-ce que les Lumières ? Kant argumentait en faveur du droit à un usage public de sa raison. Un usage privé de sa raison consisterait à ne pas suivre les injonctions du pouvoir si on les trouve déraisonnables. Un usage public de sa raison consiste à mettre publiquement en débat des injonctions que l’on estime absurdes ou délétères. Ainsi un soldat doit suivre les ordres de son général, mais il est par ailleurs tout à fait en droit de publiquement contester la stratégie militaire choisie par les autorités dont il dépend. C’est précisément ce qui caractérise une démocratie de laisser place à un débat public sur les décisions du pouvoir. C’est donc à cet usage public de la raison que je vais m’essayer en tant que professeur de philosophie très perplexe à la lecture de cette injonction contenue dans le Livret pour la Laïcité.

      Il nous est donc demandé à nous enseignants « d’éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique. » Il faut tout d’abord noter qu’historiquement, cette confrontation a été le fait de la religion elle-même. Lorsque Galilée dans sa fameuse lettre de 1615 à Christine de Lorraine écrit que « l’intention du Saint Esprit est de nous enseigner comment on doit aller au ciel et non comment va le ciel » c’est tout de même bien l’église qui refuse de ne pas confronter science et religion et qui condamne Galilée (et qui attendra quand même jusqu’en 1992 pour le réhabiliter). Il faut noter aussi que concrètement, dans les collèges et lycées, ce sont les élèves et non pas les enseignants qui confrontent et comparent le discours religieux et le savoir scientifique en disqualifiant le savoir scientifique et en le refusant au nom de leur croyances religieuses. Il y a tout de même une surprenante inversion des rôles dans ce livret sur la laïcité. On s’attendrait à ce que notre ministre prenne fait et cause pour ses enseignants dont le savoir, la compétence et l’autorité sont remises en question. On a l’impression que c’est tout le contraire, que les enseignants sont les coupables, coupables d’une obstination quasi-diabolique et d’une malveillance certaine qui les pousse à chercher le conflit avec leurs élèves. Telle que l’injonction est formulée dans le livret, c’est effectivement nous enseignants qui serions à l’origine des problèmes en nous obstinant à confronter et comparer science et religion (c’est un peu aussi la même façon de présenter les choses dans le récent clip sur le harcèlement où on a l’impression que la responsabilité retombe plus sur les épaules de l’enseignante que sur celles des harceleurs). Mais tout le monde sait bien que dans le monde réel de la pratique éducative que nous vivons au quotidien cette confrontation surgit dans l’immense majorité des cas à l’initiative des élèves qui vont au nom de leur religion refuser la théorie de l’évolution ou refuser l’égalité des hommes et des femmes. Il faut tout de même bien dans ces cas leur dire que leur discours est irrecevable à la fois à l’école et chez eux, bref qu’une femme est leur égale pas seulement dans le cadre du cours de philosophie ou de SVT mais aussi dans chaque moment de leur vie quotidienne. Par ailleurs, j’imagine mal un cours de SVT dans lequel le professeur n’expliquerait pas que la méthode par laquelle Darwin a construit sa théorie n’est pas plus fiable que la méthode (laquelle ?) par laquelle on adhère au créationnisme. J’imagine très mal un cours de philosophie dans lequel le professeur ne mettrait pas en avant l’idée que l’esprit critique et l’exercice en première personne de sa raison sont supérieurs à la paresse intellectuelle qui consiste à se réfugier dans le dogmatisme. Non seulement je l’imagine très mal, mais je ne l’imagine même pas du tout car à ce compte, il n’y aurait plus de philosophie.

      On peut argumenter en disant que religion et science ne sont pas au même niveau, que la science explique les phénomènes de la nature tandis que la religion donne du sens. Mais c’est oublier que le sens ne tombe pas du ciel (si je puis me permettre) mais qu’il est construit et qu’il y a même une discipline spécifique qui s’occupe de la façon dont le sens est construit : je veux parler de l’herméneutique. Le sens est toujours un sens qui est dégagé d’un texte ou même si l’on veut d’un état de choses. Leibniz voyait bien Dieu dans l’œil d’un ciron, mais il le regardait à travers un microscope et en accord avec les lois causales dégagées par la science de son temps ! Pour dégager le sens d’un texte, et principalement d’un texte religieux, il faut faire appel à l’histoire, à l’épigraphie, à l’art de la traduction. Eriger un sens sans s’appuyer sur une méthodologie qui va faire leur part aux sciences, c’est une façon de faire qui mène généralement tout droit à l’hôpital psychiatrique où effectivement, là, on peut penser que Dieu nous a choisi pour enfanter une nouvelle humanité (pour reprendre le célèbre cas clinique du président Schreber analysé par Freud). Le sens et la science ne sont pas deux domaines séparés. La science a besoin de l’horizon d’un sens (l’idée d’une totalité possible du savoir) et le sens a besoin des disciplines scientifiques pour se construire à moins de se réduire à une pure divagation erratique.

      Ce qui beaucoup plus gravement me semble à l’origine du problème et de cette injonction incohérente et très superficielle conceptuellement c’est qu’on enseigne la science comme un ensemble de résultats et non comme un mode de pensée, comme un éthos. On enseigne les résultats de la science et non l’esprit scientifique. Mais la science n’est pas seulement un ensemble de recettes pour fabriquer des i-phones ! La science c’est une forme de vie intellectuelle, c’est une recherche sans fin, c’est une exigence toujours renouvelée de rigueur, c’est une écoute tolérante des contradictions parce qu’on peut toujours apprendre de qui nous contredit, c’est un idéal et une vocation. C’est cela que l’école doit transmettre. Il ne faut pas dévaluer les savoirs que les enseignants transmettent parce que c’est non seulement leur manquer de respect, mais c’est aussi atteindre les valeurs qu’ils ont choisies en choisissant d’enseigner. On fait de la physique au collège et au lycée non parce que nos petits élèves seront tous de nouveaux Einstein bien évidemment, mais parce qu’on leur apprendra à voir le monde à la façon d’un physicien. Un ami chercheur en chimie me parlait récemment avec presque les larmes aux yeux de la beauté du monde vu sous le prisme de la composition des éléments chimiques ! On transmet à nos élèves une nouvelle façon de voir le monde, on élargit leur horizon et c’est ça qui leur donne plus de liberté. On fait de l’histoire au collège et au lycée non parce nos chères têtes blondes deviendront tous de nouveaux Leroy-Ladurie, mais parce qu’ils apprendront que voir le passé c’est comprendre le présent et ils auront pour tout le reste de leur vie une autre approche du passé. Il n’est pas besoin d’attendre l’université pour cela, et c’est l’essentiel qui est transmis dès les petites classes : la sensibilité du physicien ou de l’historien, leur attention particulière au monde et le type d’horizons qu’ils ouvrent à notre pensée même si on ne devient pas plus tard des spécialistes du domaine en question. Et bien sûr, on fait de la philosophie au lycée, tout comme à l’université, à des niveaux différents bien évidemment, mais il s’agit toujours de la même chose, de pratiquer cet étonnement si bien décrit par Aristote.

     Donner de liberté dans la pensée, ouvrir des horizons, faire ressentir et vivre le bonheur de se cultiver, c’est cela le rôle de l’école et c’est cela que nous ont donné les professeurs que nous n’oublierons jamais ! Comme beaucoup d’entre nous enseignants, je suis devenue enseignante pour rendre à l’école ce que j’ai reçu d’elle. Mes parents n’avaient que le niveau du certificat d’études, ce qui ne les a pas empêché d’être de très bons parents auxquels je dois beaucoup de mon équilibre intérieur encore aujourd’hui ! Mais heureusement que l’école m’a appris à penser autrement et autre chose que ce qu’on pensait dans ma famille ! J’ai voulu enseigner pour tenter de donner à mes élèves le plaisir d’apprendre, le goût de développer leur réflexion en toute autonomie, je n’ai pas voulu devenir professeur pour les laisser à l’enfermement dans lequel les cantonnent les déterminismes de leur milieu social et n’ayant pour horizon que les dogmatismes dont le hasard de leur naissance déciderait. On vit mieux en pensant sans dogmes, parce que la liberté tout court commence par la liberté intérieure et l’école c’est l’école qui nous apprend à vivre et non pas qui déverse en nous des contenus de savoirs morts. Avant d’avoir pour rôle d’assurer le vivre-ensemble, l’école doit assurer l’émancipation intellectuelle de chacun. Assurer le vivre-ensemble, c’est le travail du politique et les politiques n’ont pas à dénaturer la vocation de l’école pour lui demander d’accomplir le travail qu’ils devraient faire au niveau des rapports sociaux mais qu’ils se révèlent incapables de faire.

   C’est l’amour de la raison parce qu’il est aussi amour de la liberté que l’école doit transmettre et c’est pour cela que quels que soient les mobiles de clientélisme électoral, l’école ne peut en aucun cas pactiser avec aucune forme de dogmatisme.

   Je voudrais terminer ce billet par une magnifique citation de l’admirable (par son talent autant que par son courage) écrivain algérien Boualem Sansal

« Avant tout, je crois en la raison humaine : il y a en elle plus de beauté et de spiritualité que dans n’importe quelle religion. L’homme est capable de fouiller l’infini, de photographier le fin fond de l’Univers, de continuer à poser des questions sans se décourager ».

 

 

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4 réflexions sur “Le nouveau livret sur la laïcité et le rapport science/religion.

  1. Coucou Evelyne, j’approuve complètement ton article et j’ajouterai même volontiers une diatribe contre le relativisme ambiant qui met tout sur le même plan, science, opinions, dogmes, religion… On le mettra sur le site de la SAP! Bisous. Anne

    >

    • Merci Anne ! Le relativisme est devenu une absurdité. A force de confondre le respect dû aux personnes et le respect des opinions, on en arrive à considérer comme un signe d’intolérance le fait de dire à quelqu’un qui vous affirme que 2+2 font 5 qu’il dit une énormité et qu’il ferait bien d’apprendre à compter. Et à force d’hégélianiser ensemble, on va finir par avoir une seule pensée à deux !! Bisous aussi !

  2. Chère Evelyne je comprends ta réaction et la difficulté de mettre en oeuvre cette demande ministérielle. J’ai posté un commentaire dans mon blog jecserres.wordpress.com, accessible dans le journal de novembre (commentaire sans doute trop long pour ton blog )
    amitiés jean claude

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